L'image de la femme dans la peinture de la Nouvelle-Grenade


INTRODUCTION*


Le questionnement sur la condition de la femme pendant la conquête de l’Amérique et la colonisation espagnole, est une problématique aussi complexeque pertinente, pouvant être abordée à partir de diverses postures théoriques et historiques. Ce mémoire a pour objet d’étude la représentation de cette femme dans la peinture en Nouvelle-Grenade, territoire qui, aujourd’hui, correspond à la République de Colombie. Nous avons choisi ce sujet pour différentes raisons : d’abord, parce que l’étude de l’art colonial néo-grenadin a longtemps été négligée, et que, seulement entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, certains investigateurs ont commencé à s’y intéresser; ensuite, parce que l’analyse des représentations esthétiques en vigueur à cette époque peut nous donner accès à une compréhension des dynamiques sociales entourant les habitants de la Nouvelle-Grenade, y compris les femmes ; et, finalement, parce que ce sujet que nous trouvons très intéressant, a été le motif déterminant pour l’entreprise de notre enquête.


Cette recherche a subi plusieurs modifications au cours des derniers mois, mais a toujours suivi un fil conducteur invariable: un Corpus de travail composé par plus de cent tableaux de femmes, tous peints en Nouvelle-Grenade. A l’origine, nous souhaitions montrer, à travers l’étude de cet ensemble d’oeuvres, comment la religion catholique, traditionnellement gérée par des hommes, cherchait à maintenir les femmes en marge d’une fonction active dans la société coloniale et dans l’Eglise. En plus, nous voulions exposer les caractéristiques particulières de l’art pictural dans les écoles artistiques de la Nouvelle-Grenade, y cherchant l’apparition d’un art métis. Nous nous sommes posés, comme point de départ de notre travail, les questions suivantes : Peut-on affirmer qu’il y ait eu métissage dans le cadre de la peinture de ces écoles ? L’art était-il vraiment un instrument au service de l’Eglise à cette époque-là? Comment s’est faite la construction de l’identité féminine dans cette société si fortement catholique, et gérée par des hommes? Mais, en consultant différents ouvrages sur l’histoire et les conditions politico-sociales de la femme en Nouvelle-Grenade, nous nous sommes rendu compte qu’elle n’était pas aussi soumise que ce que l’on croit souvent, et qu’elle accomplissait des fonctions variées et importantes du point de vue éducatif et économique. Nous avons donc pris la détermination, tout en restant avec notre objet d’étude initial, de changer le sens de nos démarches et d’emphatiser sur la recherche de l’image de la femme dans la peinture en Nouvelle-Grenade. Analyser les façons de la représenter dans les oeuvres trouvées nous a paru pertinent, et cet examen s’est effectué, en entrecroisant divers discours théoriques sur le métissage à l’époque coloniale, à partir d’une connaissance suffisante de la condition de la femme ainsi que des circonstances dans lesquelles les tableaux ont été créés. C’était l’occasion de mettre en scène la difficulté de classifier des phénomènes aussi complexes que ceux de la Conquête et de la Colonie, en étudiant l’influence de la religion catholique et de l’art européen sur la peinture locale, en réfléchissant sur le choc et le mélange de cultures, coutumes et pensées, et en cherchant à découvrir quelle était l’image de cette femme confinée dans les tableaux analysés.


Ce travail se compose de trois parties. La première, dont le titre est La Nouvelle-Grenade: contexte historique, présente une synthèse historique de la période comprise entre le début du XVIe siècle et la fin du XVIIIe en Nouvelle-Grenade. Nous exposons d’abord l’arrivée des conquistadores, puis le déroulement de la Conquête sous le pouvoir de la Couronne espagnole à travers les encomiendas, pratiques d’ordre religieux, sans oublier l’apparition d’un métissage, non seulement ethnique ou biologique, mais aussi de la pensée et de l’expression artistique. Cette synthèse historique s’appuie sur le travail de Jean-Pierre Minaudier, Histoire de la Colombie, et sur divers articles et recherches sur l’histoire de l’art en Nouvelle-Grenade réalisés par Marta Fajardo de Rueda.


La mise en place du contexte historique permet d’avoir une connaissance générale des situations concrètes qui entouraient la production artistique à l’époque, ainsi que de comprendre à grands traits la réalité des divers groupes et communautés qui se sont vus compromis dans ce processus de mélanges de cultures et de coutumes. Pour cette raison, les recherches de Serge Gruzinski et Tzvetan Todorov sur la conquête du Nouveau Monde et l’apparition du métissage, ainsi que les travaux de Marie Cécile Benassy-Berling sur la vie et les cultures en Amérique coloniale espagnole, nous ont été d’une grande aide pour ce premier chapitre. Avec ces auteurs, parmi d’autres, nous avons pu constater l’emprise de la religion catholique au cours de ces trois siècles, en même temps que la hantise des conquistadores pour la pureté du sang, après l’occupation de l’Espagne par les arabes durant plus de huit siècles.


Dans la section 1.4 : L’essor de l’art et la culture, nous expliquons l’importance des images dans le processus d’évangélisation des natifs, en nommant aussi les peintres les plus importants de l’école néo-grenadine. La première partie de notre recherche se termine par l’explication des raisons principales ayant conduit la Nouvelle-Grenade à sa fin, juste avant les multiples guerres du début du XIXe siècle qui aboutirent, plus avant, à l’indépendance de la Colombie, puis à sa constitution en tant que Nation. Le deuxième chapitre, La femme en Nouvelle-Grenade : les images et leurs discours, trouve son axe dans le Corpus qui constitue l’objet de recherche de ce mémoire. Quelques-unes des peintures sont exposées à la lumière de la révision historique développée dans le premier chapitre avec, comme appui, une étude assez complète réalisée sous la direction de Isabel Morant, sur l’histoire des femmes en Espagne et Amérique Latine entre les XVIe et XIXe siècles. Cette section du travail rend évidente la richesse expressive de ces tableaux par une analyse et une réflexion sur des représentations de vierges, saintes et nonnes, à partir du contexte social et historique ambiant. Sont mises en scène certaines oeuvres représentant la chasteté et la tentation, ainsi que d’autres concepts liés à la construction du modèle de la femme vertueuse de l’époque.


A cet égard, le lecteur trouvera quelques observations de divers historiens, comme Odon Vallet et Sara Mattews Grieco, qui ont fait d’intéressantes recherches sur l’ancienne et complexe relation existant entre la figure féminine et la religion, en particulier la religión catholique. Cette partie montre les différents rôles joués par la femme en Nouvelle-Grenade, et cherche à nous faire bien comprendre quelles y étaient ses fonctions et son importance, à travers des expressions picturales encadrées par les exigences de l’Eglise, institution qui était, en ce temps là, l’un des centres de la vie en Nouvelle-Grenade. Dans le troisième et dernier chapitre de notre travail, titré Les métissages en Nouvelle-Grenade, nous montrons quelles ont été les grandes influences sur la peinture néo-grenadine à l’époque de la Conquête, et comment s’utilisait un langage expressif autochtone dérivé des techniques artistiques préhispaniques, en nous appuyant sur les recherches de Marta Fajardo de Rueda, et le travail de Ramón Gutiérrez, L’art chrétien du Nouveau Monde - Le Baroque en Amérique Latine. D’abord, la section 3.1 met en scène quelques exemples d’autres tendances trouvées dans la production artistique des écoles de peinture hispanoaméricaines autres que la néo-grenadine, comme la représentation des nonnes décédées en Nouvelle Espagne, et de la Vierge dans l’école de Cuzco. Ceci nous montre qu’à l’époque coloniale, parmi ces écoles, il y avait autant de différences que de points communs en ce qui concerne le langage expressif et l’utilisation des techniques. Puis, dans la section 3.2 : Les techniques autochtones et l’influence européenne, le lecteur pourra apprécier comment les artistes néo-grenadins se sont appropriés de certains éléments techniques et expressifs propres de l’art européen de l’époque. Nous mettons en évidence l’importance des écoles de gravures flamandes, les dispositions des traités espagnols d’art et les évangiles apocryphes dans la constitution du style néo-grenadin.


Ensuite, dans la section 3.3 nous mettons en place une réflexion sur les différentes façons de comprendre le concept de métissage. Pour ceci, nous nous sommes appuyés sur les études faites sur ce sujet par François Laplantine et Alexis Nouss, d’une part, et celles de Serge Gruzinski, de l’autre. Nous nous sommes posés la question sur la réelle apparition d’un « art métis » en Nouvelle-Grenade, à partir d’une critique développée à cet égard par Thomas Calvo. Egalement, grâce à la mise en scène de deux particulières créations – Inmaculada o Benedicta et La donnante indigène –, nous mettons en évidence, non seulement un intéressant mélange de techniques, mais aussi un ensemble de pensées provenant des diverses cultures en cours d’intégration. Nous montrons où et quand peuvent se lire des manifestations du métissage dans les tableaux analysés.


A la fin de la troisième partie, nous nous sommes attardés sur la conception d’« image » proposée par Jean-Claude Schimitt, notion à partir de laquelle nous avons développé une dernière considération – qui est plutôt une observation personnelle –, pour ensuite exposer notre lecture de ce qui pourrait constituer l’image de la femme, cachée derrière la peinture de la Nouvelle-Grenade. Nous avons réalisé cette analyse en nous aidant des réflexions sur le « sacré » de Jean-Luc Nancy et après avoir montré une dernière oeuvre anonyme titrée La Divine Bergère. Après le dernier chapitre, nous présenterons la bibliographie qui a servi de base théorique à l’articulation et rédaction de nos commentaires et, dans la section Annexes A, nous trouverons le Corpus de travail composé, comme nous l’avonsdéjà dit, d’une centaine de tableaux représentant la femme en Nouvelle-Grenade.


En parcourant les deuxième et troisième chapitres, le lecteur pourra apprécier, intégrées dans le texte, certaines des oeuvres analysées à la lumière de la bibliographie. Sur le côté droit de chacune de ces images, il trouvera des petits chiffres séparés par des virgules ; ce sont les numéros correspondants à d’autres tableaux reproduisant des sujets similaires à ceux exposés : il s’agit d’une invitation à se rendre à l’Annexe A et à consulter d’autres exemples inclus dans le Corpus. Ceci, nous le croyons, enrichira le processus de lecture et apportera davantage d’éléments de réflexion. Finalement, dans l’Annexe B, figurent les biographies des artistes les plussignificatifs de la Nouvelle-Grenade et, dans l’Annexe C, l’index thématique. Avec ces derniers outils, nous souhaitons offrir une alternative additionnelle d’appui, afin que notre parcours consacré à l’image de la femme dans la peinture néo-grenadine soit complet.


*Tomado del Archivo Documental “Cuerpos, sociedades e instituciones a partir de la última década del Siglo XX en Colombia”. Mallarino, C. (2011 – 2016). Tesis doctoral. DIE / UPN-Univalle.



Imagen de mujer Nueva Granada
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